Des politiques publiques innovantes ne se construisent pas en vase clos

DANIEL JUTRAS RECTEUR, UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Auteur:

Daniel Jutras

l'Université de Montréal

Recteur

Avertissement : La version française de ce texte a été approuvée par l'auteur.

La vie de milliers de familles a changé au Québec le 30 juin dernier. Avant cette date, les conjoints de fait avec enfants n’accumulaient pas de patrimoine commun, contrairement aux conjoints mariés. En cas de séparation, l’un des partenaires pouvait devoir assumer une charge financière nettement plus lourde — souvent aux dépens de l’enfant lui-même. Le nouveau régime d’union parentale québécois vient corriger cette iniquité, en y intégrant les couples en union de fait : une fois parents, ils accumulent à présent de facto un patrimoine commun.

Au-delà de sa pertinence sociale, cette politique publique mérite attention en raison de son origine. C’est en effet mon collègue de la Faculté de droit, Alain Roy, qui en a été l’inspirateur, à titre de président du comité consultatif sur le droit de la famille. Il a également conseillé le ministère de la Famille dans ce dossier. C’est là un cas exemplaire d’universitaire transposant avec succès son savoir dans un projet hors des murs de l’université, de surcroît au service du bien commun. En contribuant à ce chantier législatif, le professeur Roy a posé une pierre de taille dans l’édifice de nos politiques publiques.

Les exemples de collègues de mon université et d’autres établissements engagés dans l’élaboration ou la mise en œuvre de politiques publiques sont légion. Souvent, à l’instar d’Alain Roy, ce sont les universitaires eux-mêmes qui provoquent les choses, en alertant le public et en appelant à de nouveaux cadres législatifs. Alors que nous assistons à une course effrénée au développement de l’intelligence artificielle, des spécialistes de nombreuses disciplines utilisent leur influence pour promouvoir un débat public sur son encadrement éthique. Cette mobilisation prend parfois des formes hors du commun : à l’Université de Montréal, nous avons ainsi contribué cette année à la création d’une pièce de théâtre explorant les enjeux de l’IA.

L’élaboration d’une politique publique est peut-être le moment de la vie démocratique où le plus grand nombre d’acteurs collaborent autour d’un objectif commun : améliorer le fonctionnement de notre société. Si nous voulons repenser les relations avec les gouvernements et les milieux socioéconomiques, la participation des universités et de leurs chercheurs et chercheuses à l’élaboration des politiques publiques doit être au cœur de la réflexion.

D’autant plus que les enjeux auxquels fait face notre pays sont d’une ampleur et d’une complexité qui dépassent la capacité d’action de la fonction publique : répondre à la crise climatique, réorienter notre économie, préserver notre souveraineté nationale technologique, sanitaire et culturelle, lutter contre les inégalités croissantes, et trouver un modus vivendi dans nos espaces urbains.. Pour être à la hauteur de ces défis, il nous faut mobiliser l’ensemble des forces vives de l’innovation.

Il faut saluer les efforts de rapprochement entre scientifiques et décideurs politiques, comme le propose le Forum sciences et politiques du Québec, et souligner la valeur du travail de prospective de groupes comme Horizon de politiques Canada, qui permet de développer des politiques publiques proactives. Mais ces ponts entre les milieux de la recherche, de la politique, de l’économie et les communautés ne se construisent pas spontanément. Ils exigent des relations de confiance, et parfois une bonne dose de courage institutionnel. Il faut aussi desserrer les freins qui subsistent dans chacun des milieux de l’innovation.

Côté universitaire, le chantier est grand ouvert. La culture de l’engagement social et de l’entrepreneuriat scientifique demeure trop timide sur nos campus et les approches de co-construction en recherche, bien qu’en plein essor, restent expérimentales. Les stages, programmes coopératifs et formations en milieu de travail pourraient jouer un rôle encore plus stratégique comme leviers de maillage et de transfert de connaissances vers l’industrie, les milieux communautaires et le secteur public.

De façon générale, le Canada gagnerait à mieux reconnaître et valoriser l’une des ressources les plus précieuses de ses universités : les titulaires de doctorat. La majorité d’entre eux font carrière hors du milieu universitaire, mais leurs capacités d’innovation demeurent sous-exploitées. Pourtant, un Ph. D. est une interface idéale entre l’organisation qui l’emploie et le monde de la recherche : il peut mettre de l’avant son réseau scientifique, sa capacité à remettre en question les idées reçues et à produire des idées nouvelles, ainsi que cette posture propre aux perturbateurs positifs: la volonté de transformer les systèmes de l’intérieur pour le bien commun. La pleine reconnaissance de leur potentiel créateur est peut-être l’une des pièces manquantes de notre écosystème d’innovation.

L’élan des acteurs de l’innovation peut prendre appui sur de grands projets fédérateurs, comme l’approche Une seule santé. En reconnaissant l’interdépendance entre la santé humaine, animale et environnementale, ce cadre de réflexion novateur ouvre de nouvelles perspectives pour faire face à des enjeux systémiques comme les inégalités sociales. Elle peut devenir un puissant levier de résilience économique, sanitaire et climatique pour le Canada.

J’aurai d’ailleurs le plaisir d’animer une table ronde sur ce sujet à la conférence du CSPC 2025. Ce sera l’occasion d’explorer les voies vers une meilleure intégration des savoirs pour enrichir l’action publique. Comme l’écrivait Cicéron : "Nous ne sommes pas nés pour nous seuls; notre pays, nos amis, ont une part en nous". L'adage vaut pour tous les acteurs des affaires publiques. Car c'est bien dans la collaboration et dans l'action commune que repose la force de notre participation à l’élaboration des politiques qui façonneront le Canada de demain.