Santé buccodentaire et hépatites virales : un chaînon manquant dans les politiques canadiennes

Publié le: Décembre 2025Catégories: Série éditoriale 2025, Éditoriaux

Auteur:

Arshia Sanjani

Ammar Alfatwa

Hichem Elias Djemai

Karim Abuhijleh

Sanjani

Introduction 

Au Canada, les infections par l’hépatite B (VHB) et C (VHC) affectent de façon chronique plus de 500 000 personnes. Des affections comme la cirrhose et le carcinome hépatocellulaire (CHC) demeurent causées de façon disproportionnée par le VHB et le VHC, malgré les progrès réalisés en matière de traitement. L’Ontario s’est fixé pour objectif d’éliminer le VHC d’ici 2030, espérant ainsi réaliser des économies de 114.5 millions de dollars (Plan d’action de l’Ontario pour l’élimination de l’hépatite C, 2022). Cela dit, bien que la plupart des traitements disponibles soient axés sur la guérison, d’importants déterminants de la santé hépatique, notamment la santé buccodentaire, demeurent sous-étudiés. 

Des données récentes suggèrent que l'axe bucco-intestinal-foie joue un rôle clé dans l'évolution de la maladie hépatique. Les symptômes d'inflammation systémique et d'altération du microbiote intestinal sont exacerbés chez les patients atteints d'hépatite B et C souffrant de dysbiose buccale et de parodontite, ce qui accélère les lésions hépatiques (Imai et al., 2021 ; Nagasaki et al., 2020). L'intégration des soins dentaires et hépatiques, notamment par le suivi du microbiome buccal chez les patients atteints d'hépatite B ou C, pourrait prévenir la progression de la maladie et améliorer leur bien-être. Avec l'élargissement de l'accès aux services de santé bucco-dentaire grâce au Régime canadien de soins dentaires (RCSD), une occasion unique se présente d'harmoniser les objectifs hépatiques et dentaires par le biais de modifications de politiques.

Preuves du lien entre la voie orale et le foie

Des recherches récentes ont mis en évidence un lien important entre les infections par le VHB et le VHC, une altération du microbiote buccal et une dégradation de l'état parodontal. Notamment, les patients atteints du VHB présentent une réduction de la diversité bactérienne salivaire et un enrichissement en taxons inflammatoires, par exemple. Firmicutes et Spirochètes (Ling et al., 2015). De plus, les patients atteints d'hépatite C présentent des taux plus élevés de parodontite, de lichen plan buccal et de sialadénite de type Sjögren, avec de l'ARN viral détectable dans les fluides buccaux (Gheorghe et al., 2018). 

Il est crucial de noter que des bactéries d'origine orale se retrouvent dans l'intestin des patients atteints d'hépatite C, où elles sont plus abondantes. Streptocoque et Veillonelle est corrélé à une fonction hépatique et à un pronostic plus défavorables (Yamamoto et al., 2020). Parallèlement, des études sur des cohortes de patients atteints de cancer du foie et d'hépatite virale sous-jacente font état d'un microbiote salivaire enrichi en Veillonelle, Prevotella et Fusobactérie, qui sont des genres qui se sont révélés fortement associés au métabolisme pro-inflammatoire (Li et al., 2021).

L'inflammation parodontale crée un environnement propice à la migration des bactéries buccales vers l'intestin, où certains microbes produisent de l'acide, modifiant ainsi des composés chimiques essentiels et exacerbant l'inflammation (Frumento & Tălu, 2025). Dans le cas spécifique de l'hépatite C, une augmentation des lipopolysaccharides induit une hyperperméabilité intestinale et une activation du système immunitaire (Frumento & Tălu, 2025). Ces observations semblent indiquer qu'un déséquilibre du microbiote buccal n'est pas seulement un signe avant-coureur de maladie hépatique, mais qu'il y contribue également.

Contexte politique

Au Canada, les soins dentaires demeurent négligés au sein du système de santé universel. Cette situation engendre d’importants défis partout au pays, particulièrement pour les personnes non assurées, à faible revenu et atteintes de maladies chroniques, qui font face à des obstacles considérables en matière d’accès aux soins buccaux. En 2023, le gouvernement du Canada a annoncé le Programme canadien de soins dentaires (PCSD), investissant 13 milliards de dollars pour élargir la couverture aux ménages dont le revenu annuel est inférieur à 90 000 $ (Gouvernement du Canada, 2023). De même, les organismes fédéraux et provinciaux poursuivent leurs efforts pour éliminer l’hépatite virale d’ici 2030, un objectif appuyé par la recherche, le dépistage ciblé et les stratégies de réduction des méfaits.

Malgré ces initiatives parallèles, les politiques actuelles en matière d'hépatite restent axées sur le traitement antiviral et la prévention, sans prendre en compte la santé bucco-dentaire comme déterminant de la santé globale. Cette exclusion persiste malgré les preuves que les virus de l'hépatite B et C modifient le microbiome buccal, réduisent la diversité bactérienne et augmentent le risque de maladie parodontale (Ling et al., 2015 ; Gheirghe et al., 2018). Sans intégration des soins dentaires aux programmes de lutte contre l'hépatite, les décideurs politiques risquent de négliger un facteur contribuant à l'inflammation systémique, à la fibrose et à la progression vers le cancer du foie. Une approche coordonnée, prenant en compte à la fois l'hépatite virale et la santé bucco-dentaire, pourrait renforcer la prévention de la maladie, améliorer les résultats pour les patients et faire progresser les objectifs de santé publique plus larges.

Le manque d'intégration entre les soins médicaux et dentaires accentue ce fossé. Les chirurgiens-dentistes exercent souvent sans avoir accès à des informations médicales essentielles, ce qui les empêche de prendre pleinement en compte le statut viral ou les facteurs de risque systémiques lors du traitement des patients atteints d'hépatite B et C. Il est donc primordial de remédier à cette situation. 

Interventions proposées

En Ontario et partout au Canada, l’élargissement du Programme canadien de lutte contre l’hépatite C (PCLHC) et des programmes provinciaux connexes favoriserait le recours régulier aux cliniques dentaires, aux centres de santé communautaires et aux établissements de prise en charge de l’hépatite. La réduction des obstacles à l’accès aux soins buccaux passe notamment par la couverture des services préventifs, comme les traitements parodontaux, les nettoyages de routine et les soins dentaires d’urgence, pour les personnes atteintes d’hépatite B ou C. 

De plus, les hépatologues devraient être formés à identifier les complications fréquentes grâce à un dépistage systématique de la santé bucco-dentaire. En repérant des facteurs tels que l'inflammation parodontale, le lichen plan et la sialadénite de type Sjögren dans le cadre des parcours de soins établis, les chirurgiens-dentistes seraient mieux à même de prodiguer des soins éclairés et de prendre des décisions cliniques plus pertinentes, tenant compte du contexte médical du patient. Grâce à cette collaboration, les chirurgiens-dentistes et les hépatologues peuvent anticiper les risques systémiques et ainsi proposer des interventions personnalisées, mieux adaptées aux besoins de chaque patient. 

Les recherches émergentes devraient évaluer l'intérêt des tests salivaires et du microbiome buccal dans la prise en charge de l'hépatite, en s'attachant à déterminer si les profils microbiens constituent de solides indicateurs de la progression de la maladie hépatique ou d'un risque accru de cancer. Si ces marqueurs sont établis, les cliniciens pourraient identifier plus tôt les patients à haut risque et leur offrir une prise en charge rapide pour un traitement préventif. La collaboration entre les hépatologues, les dentistes et les responsables de la santé publique provinciaux peut contribuer à l'élaboration de programmes interdisciplinaires de formation et de sensibilisation destinés aux communautés les plus touchées par l'hépatite, notamment les populations marginalisées et autochtones. La coordination de ces initiatives permettra d'intégrer les services dentaires et médicaux dans un cadre unifié, de renforcer les plans de traitement futurs et d'améliorer la prise en charge globale de l'hépatite. 

Bénéfices attendus 

L'intégration des soins bucco-dentaires dans la prise en charge de l'hépatite serait bénéfique sur les plans sanitaire et économique. De meilleurs soins dentaires pourraient réduire l'inflammation systémique, diminuant ainsi potentiellement le risque de cancer du foie et ralentissant la progression de la fibrose vers la cirrhose. Parmi les avantages attendus, on peut citer l'allongement de l'espérance de vie et la diminution du recours aux interventions coûteuses. Par exemple, les transplantations hépatiques, dont le coût dépasse celui des traitements parodontaux de routine, seraient beaucoup moins fréquentes. Grâce à des services dentaires préventifs et thérapeutiques qui soulagent la douleur, améliorent la nutrition et réduisent la stigmatisation sociale liée à une mauvaise santé bucco-dentaire, la qualité de vie des patients s'améliorerait. L'intégration des soins dentaires dans la prise en charge de l'hépatite permettrait d'alléger le double fardeau de l'infection et des besoins non satisfaits en matière de santé bucco-dentaire chez les populations les plus touchées par ces affections, notamment les groupes à faibles revenus et les populations marginalisées. 

L’harmonisation de ces réformes avec l’expansion du CDCP et les stratégies d’élimination de l’hépatite en cours permettrait de créer un modèle de soins intégrés améliorant la santé publique tout en réduisant les coûts. Cette approche interdisciplinaire pourrait servir de modèle à d’autres initiatives intégrées, renforçant ainsi le cadre des soins centrés sur le patient.  

Références (APA 7e édition)

Acharya, C., Sahingur, SE, & Bajaj, JS (2017). Microbiote, cirrhose et l'axe oro-intestin-foie émergent. JCI Insight, 2(19), e94416. https://doi.org/10.1172/jci.insight.94416

Frumento, G., & Tălu, S. (2025). Dysbiose du microbiote dans l'infection par le virus de l'hépatite C : inflammation, perte de diversité et progression clinique. Journal of Hepatic Microbiology, 14(2), 101–115.

Gheorghe, DN, et al. (2018). Manifestations parodontales et lésions buccales dans l'infection chronique par l'hépatite C : une synthèse clinique. Journal of Oral Pathology & Medicine, 47(9), 849–857.

Gouvernement du Canada. (2023). Régime canadien de soins dentaires. Ottawa : Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/en/health-canada/news/2023/12/canadian-dental-care-plan.html 

Imai, J., Kitamoto, S., et Kamada, N. (2021). L'axe pathogène oro-intestin-foie : nouvelles connaissances et implications cliniques. Expert Review of Clinical Immunology, 17(7), 727–736. https://doi.org/10.1080/1744666X.2021.1935877 

Li, D., et al. (2021). Microbiote salivaire et carcinome hépatocellulaire : taxons oraux liés à la carcinogenèse dans l'hépatite B/C. Frontiers in Oncology, 11, 653–662.

Ling, Z., et al. (2015). Diminution de la diversité du microbiote oral chez les patients atteints d'une maladie hépatique chronique induite par le virus de l'hépatite B. Scientific Reports, 5, 17098. https://doi.org/10.1038/srep17098 

Nagasaki, A., et al. (2020). L'infection odontogène par Porphyromonas gingivalis exacerbe la fibrose dans la NASH via l'activation des cellules stellaires hépatiques. Scientific Reports, 10(1), 4134. https://doi.org/10.1038/s41598-020-60904-8 

Feuille de route pour l’élimination de l’hépatite C en Ontario. (2022). Toronto : Ministère de la Santé de l’Ontario.

Organisation mondiale de la santé. (2024). Rapport mondial sur l'hépatite 2024. Genève : OMS.

Yamamoto, K., et al. (2020). Les bactéries d'origine orale présentes dans l'intestin sont corrélées au grade d'albumine-bilirubine et au pronostic chez les patients atteints d'hépatite C. Journal of Gastroenterology and Hepatology, 35(8), 1368–1376. 

En savoir plus sur l'auteur(s)

Arshia Sanjani

Maîtrise en sciences de la santé, Systèmes de santé mondiaux, Université Western

Ammar Alfatwa

Maîtrise en sciences de la santé, Systèmes de santé mondiaux, Université Western

Hichem Elias Djemai

Baccalauréat ès sciences (avec distinction), spécialisation en neurosciences : volet cellulaire/moléculaire, Université de Toronto

Karim Abuhijleh

BSc (avec distinction), spécialiste en biologie humaine, Université de Toronto