Jérémie Boudreault

Professeur adjoint, École des sciences actuarielles, Université Laval

2026

Lauréat du prix Jeunesse

Inspiration de la proposition :

En 2021, un événement tragique a touché le Canada : un dôme de chaleur ayant tué près de 700 personnes. À ce moment, j’ai décidé de quitter mon emploi et d'entreprendre un doctorat sur ce sujet d'actualité. Après cinq années de dur labeur à modéliser, quantifier et projeter les risques associés à la chaleur extrême, un constat émerge : nous avons en main toutes les données probantes sur cette problématique émergente, mais les politiques publiques sont fragmentées, voire inexistantes, afin de protéger la société face à ce risque croissant. C’est fort de cette expérience que je propose dans le cadre de ce prix une politique publique concrète, innovante et structurante afin de mieux protéger notre population et notre économie, et d'accroître notre résilience collective face aux chaleurs extrêmes.

Volet(s) de la conférence abordé(s)

Civil Society, Public Trust, Social Cohesion, and Democratic Resilience

Titre de la proposition de politique

Le droit à la fraîcheur en période de chaleur extrême

Besoin ou opportunité d’agir

En 2021, le Canada a vécu l’événement météorologique le plus meurtrier de son histoire : un dôme de chaleur qui a fait près de 700 victimes en Colombie-Britannique et 5.5 milliards de dollars en coûts sanitaires [1]. La majorité de ces décès se sont produits à l'intérieur des domiciles, alors qu'aucune réglementation n'existe quant aux seuils sécuritaires à respecter pour ce qui est de la température intérieure maximale [2]. Avec les changements climatiques, les événements de chaleur extrême vont se multiplier au Canada, qui se réchauffe deux à trois fois plus rapidement que le reste de la planète [3]. Pour limiter les conséquences sanitaires, mais aussi économiques de la chaleur extrême, il est primordial que les politiques publiques reflètent cette nouvelle réalité. Si les recherches démontrent que la majorité des impacts sanitaires de la chaleur sont évitables [4], la réalité sur le terrain est toute autre : les mesures actuellement en place sont fragmentées entre différents acteurs (fédéral, provincial, municipal, autorités sanitaires) avec des résultats inégaux entre les différentes populations vivant au Canada, particulièrement chez les personnes les plus vulnérables. Par exemple, Environnement Canada émet des alertes de température, mais ces alertes ne sont basées que sur la température extérieure. En outre, certaines provinces comme le Québec ont des programmes de verdissement, mais les effets sur la diminution des risques associés à la chaleur sont faibles [5]. Finalement, certains propriétaires peuvent interdire l'installation de la climatisation, malgré les températures en hausse au Canada [6]. Ainsi, il semble nécessaire d'établir une nouvelle politique-cadre claire afin de limiter les risques à la santé et à l’économie des vagues de chaleur extrême au Canada dans un contexte de changements climatiques.

Solution proposée/Changement de politique :

Je propose ainsi la mise en place d'une politique nationale du droit à la fraîcheur en période de chaleur extrême. Dans un pays nordique comme le Canada, il serait impensable que les gens n'aient pas accès au chauffage en période hivernale afin de leur garantir santé et sécurité. Or, un tel accès à un environnement confortable en période estivale n'est actuellement pas garanti, malgré les extrêmes de chaleur que le pays vit de plus en plus fréquemment. Cette politique de droit à la fraîcheur s’articule autour de trois volets principaux.

Premièrement, un accès sans barrière aux espaces climatisés, verts et bleus doit être garanti. Cela implique d'investir massivement dans le verdissement des communautés, en priorité dans les îlots de chaleur urbains (ICU). Les municipalités ont déjà l'information en main quant aux ICU sur leur territoire, il ne manque que les fonds pour mettre en place les infrastructures vertes et protéger celles existantes. En plus des espaces verts, des seuils d’ouverture automatique des bâtiments municipaux et commerciaux climatisés avec heures étendues (parfois la nuit avec lits d'urgence) doivent être instaurés en période de chaleur extrême. De plus, l'accès à la nature doit être amélioré, en permettant le libre passage sur les terres privées et l'accès aux lacs et rivières, comme le fait déjà la Norvège avec l'allemannsretten. Le transport collectif et adapté devrait d'ailleurs être offert gratuitement pour se rendre à ces lieux frais et de nature lors de canicules, en collaboration avec les municipalités.

Deuxièmement, des seuils de température maximale à l’intérieur des logements, établissement de santé, écoles et lieux de travail doivent être mis en place. Ces seuils obligeraient les propriétaires de ces bâtiments à mettre en place des mesures pour respecter ces seuils sécuritaires intérieurs, en été comme en hiver, tout en les empêchant par la loi de limiter l'installation d'une unité de ventilation ou de climatisation. Cela pourrait aussi impliquer de modifier, déplacer ou retarder les activités scolaires ou professionnelles en périodes de chaleur, comme cela est déjà régi pour certaines activités professionnelles par les normes du travail au niveau provincial. Finalement, les établissements de santé, incluant les maisons d'hébergement, devraient prévoir assez d'espaces frais qui respectent ces seuils de températures maximales afin de protéger les gens malades et déjà vulnérables lors des canicules.

Troisièmement, des changements au code du bâtiment et aux plans d'urbanisme doivent avoir lieu afin que les futures constructions soient plus résilientes aux extrêmes de température. Cela peut passer par des solutions passives, comme l'orientation du bâtiment, l'ajout de volets ou de toiles solaires, et l'ajout de canopée en pourtour des bâtiments. De plus, des solutions efficientes énergétiquement comme des thermopompes ou de la géothermie, alimentées par de l'énergie propre, devraient être installées de facto dans les nouvelles constructions lorsque les solutions passives ne sont pas suffisantes pour maintenir un confort thermique. Finalement, les règles d'urbanisme devraient inclure le remplacement de toute perte d'arbres dans les nouveaux développements, en ville comme en région rurale. Une taxe sur les surfaces imperméables serait une autre avenue intéressante pour éviter le déboisement systématique pour les nouvelles constructions et la création artificielle d'ICU, tout en permettant aussi de limiter les impacts des pluies extrêmes via la création de villes éponges.

Cette nouvelle politique nationale ambitieuse assurerait aux partenaires provinciaux et municipaux d’avoir les ressources financières pour mitiger les risques des températures extrêmes sur la santé publique et l’économie. Ces différentes mesures ont déjà prouvé leur efficacité [7]. Cependant, le manque de moyens financiers et de volonté politique freine leur mise en place à grande échelle.

Nouveauté/Créativité de la solution/du changement de politique proposé :

La chaleur extrême est une nouvelle réalité au Canada, qui a fait son apparition dans les 15 dernières années avec le réchauffement climatique. Malheureusement, les politiques publiques et le cadre bâti n’ont pas encore été adaptés à ce nouveau contexte. Il ne faut pas attendre qu’un nouvel événement tragique se passe comme celui de 2021 en Colombie-Britannique avant que les mesures soient mises en place. Heureusement, les solutions sont connues et il ne manque que la volonté politique pour les mettre en place.

Cette politique-cadre menée par le gouvernement fédéral, mais appuyé par les gouvernements provinciaux et municipaux, apporte un gain majeur sur la santé et l’économie en période de chaleur extrême, tout en offrant aussi une foule d’autres co-bénéfices sur le bien-être, la pratique de l'activité physique, la productivité économique, la réussite scolaire, etc. De surcroît, certaines mesures qui y sont incluses comme le verdissement s'attaquent aussi à d'autres problématiques environnementales comme les risques d'inondation et la pollution de l'air.

L’originalité de cette proposition vient du fait qu’elle touche plusieurs secteurs et paliers conjointement parce qu'aucune mesure mise en place en silo ne sera suffisante. Le bouquet de mesures et de règlements proposés assurera de limiter au maximum les risques liés à la chaleur extrême pour les générations à venir.

Résumé profane :

Les changements climatiques modifient les risques auxquels fait face la population canadienne. Historiquement bien adaptée aux froids extrêmes, la population canadienne a aussi le droit à la fraîcheur lorsque les prochaines canicules frapperont, comme c'est le cas dans les pays plus chauds. Ainsi, une nouvelle politique-cadre nationale d'adaptation à la chaleur, soutenue par les gouvernements provinciaux et municipaux, est nécessaire afin d’éviter que des tragédies comme celle de 2021 en Colombie-Britannique qui a fait plus de 700 décès ne se reproduisent.

Cette proposition de politique publique touche à trois axes, soit 1) garantir l’accès sans barrière aux lieux frais, verts et bleus; 2) imposer des limites de températures intérieures dans les logements, écoles, établissements de santé et lieux de travail; et 3) revoir les normes pour que les nouvelles constructions soient mieux adaptées aux extrêmes de chaleur.

Cette nouvelle politique-cadre a le pouvoir réel de limiter efficacement les risques sanitaires et économiques de la chaleur, maintenant et dans les décennies à venir. De plus, elle offre d'autres co-bénéfices sur le bien-être, la productivité économique ou la réussite scolaire, tout en augmentant la résilience du Canada contre d'autres risques climatiques comme les pluies extrêmes et la pollution atmosphérique.



[1] D. Beugin, D. Clark, S. Miller, R. Ness, R. Pelai et J. Wale, « Les arguments en faveur de l'adaptation à la chaleur extrême : coûts de la vague de chaleur de 2021 en Colombie-Britannique », Institut canadien du climat, 2023. [2] C. Crouzier, M.-E. Dubuis, M.-C. Lefebvre, S. Perron, P. Poulin et M. Sadoine « Effets de la chaleur sur la santé en milieux résidentiels », Institut national de santé publique du Québec. 2025. [3] E. Bush et D. Lemmen, « Rapport sur le climat changeant au Canada », Gouvernement du Canada. Ottawa. SUR. [4] KL Ebi et al., « Temps chaud et chaleurs extrêmes : risques pour la santé » The Lancet, vol. 398, n° 10301, p. 698-708, 2021. [5] VGQ, « Rapport de la commissaire au développement durable – Rapport du Vérificateur général du Québec à l'Assemblée nationale pour l'année 2024-2025 », Vérificateur général du Québec, 2025. [6] CBC news, « Landlords in BC warners locataires contre l'installation d'unités AC malgré la hausse de la chaleur », 2023. [En ligne]. Disponible à : https://www.cbc.ca/news/canada/british-columbia/bc-air-conditioner-renters-1.6906665 [7] M. Boeckmann & I. Rohn, « L’adaptation planifiée à la chaleur réduit-elle la mortalité et les maladies liées à la chaleur ? Une revue systématique », BMC Public Health, vol. 14, n° 1, p. 1112, 2014.

Bio:

Jérémie Boudreault possède un parcours multidisciplinaire en actuariat, hydrologie statistique, science des données et santé environnementale. Après avoir complété son doctorat à l’INRS et son postdoctorat à l’Université McGill, il s'est joint à l'École d'actuariat de l'Université Laval comme professeur adjoint.

Ses recherches visent à modéliser les impacts sanitaires et économiques des aléas climatiques, notamment les chaleurs extrêmes, à l’aide de méthodes statistiques novatrices et d’intelligence artificielle. Grâce à ses travaux, il vise à transformer des données complexes en connaissances et outils pratiques pour appuyer les décideurs, orienter les politiques publiques et améliorer notre résilience face aux extrêmes climatiques.