L’indifférence face à la disparition du français en science
Author(s):
Maxime Blanchette-Joncas

Source: La Chambre des communes
La recherche scientifique en français au Québec est en chute libre. Ce n’est plus un simple déclin, mais une disparition dans l’indifférence quasi totale.
Depuis 40 ans, l’anglais domine les publications scientifiques au Canada. En sciences naturelles et médicales, le français a pratiquement disparu. Selon l’Observatoire des sciences et des technologies, la part des articles scientifiques en français au Québec est passée de 4 % en 2000 à seulement 0,6 % en 20211.
Même les sciences sociales, dernier bastion de la recherche francophone, sont touchées : aujourd’hui, 70 % des articles y sont en anglais, alors qu’ils étaient majoritairement en français jusqu’aux années 19801.
Un enjeu scientifique, culturel et démocratique
Contrairement à d’autres chercheurs dans d’autres pays dont la langue nationale reste dominante dans le domaine scientifique, les Québécois évoluent dans un contexte minoritaire. L’anglais façonne un espace académique qui marginalise progressivement la production scientifique francophone et accélère son effacement.
Une langue n’est pas qu’un simple outil de travail : elle façonne notre pensée et permet une diffusion des savoirs accessible à tous. Publier en français garantit un lien direct avec les citoyens qui financent la recherche et évite que la science devienne réservée à une élite anglophone.
Valoriser la science en français ne doit pas se limiter aux publications. Elle doit aussi l’être dans les laboratoires et le processus pédagogique. Si les étudiants et chercheurs ne trouvent pas de contenu en français, ils se tourneront vers l’anglais. Il en va de même pour les bases de données et résultats de recherche : si les articles récents sont majoritairement en anglais, il deviendra difficile de travailler en français, renforçant encore son exclusion.
Un système biaisé qui pénalise la recherche en français
Le problème ne vient pas des chercheurs, mais d’un écosystème de financement inéquitable. Au Canada, les demandes de subventions en français oscillent entre 5 % et 12 %, un taux insuffisant pour assurer une réelle équité entre les deux langues officielles.
Les organismes fédéraux de subvention ne disposent pas des ressources pour traiter efficacement les demandes en français. En 2019, moins de 5 % des demandes aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) étaient en français, contre moins de 10 % au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et moins de 15 % au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH). Depuis 1992, ces chiffres sont en constante baisse2.
Publier en anglais représente un défi supplémentaire : cela exige 30 à 50 % d’efforts cognitifs en plus et 50 % plus de temps pour lire des articles. De plus, les chercheurs non anglophones voient leurs articles refusés deux fois plus souvent lorsqu’ils soumettent en anglais3.
S’ajoute une méfiance légitime quant à la maîtrise du français dans les comités d’évaluation. De nombreux chercheurs craignent que leur demande soit examinée par des experts dont la compétence en français est insuffisante pour en juger la valeur avec justesse. Cette incertitude les pousse à soumettre directement en anglais, de peur que leur projet ne soit mal compris ou sous-évalué.
De plus, l’évaluation des compétences linguistiques des membres des comités repose sur une autoévaluation, ce qui ne garantit en rien une maîtrise suffisante du français pour analyser rigoureusement les demandes. Ce manque de contrôle accentue la méfiance des chercheurs et contribue à l’érosion du français dans la recherche scientifique.
Cette iniquité se reflète aussi dans la répartition des fonds. L’Université McGill a reçu près d’un tiers des 3,54 milliards de dollars alloués par le CRSH aux universités québécoises entre 2002 et 2022. Aux IRSC et au CRSNG, McGill capte près de la moitié du financement provincial, tandis qu’aucune université francophone ne bénéficie d’un soutien équivalent.
Des solutions concrètes
Pour inverser cette tendance, plusieurs mesures doivent être mises en place :
- Soutenir le Service d’aide à la recherche en français (SARF), géré par l’Acfas, pour accompagner les chercheurs dans leurs publications francophones ;
- Augmenter le financement des revues scientifiques francophones et des plateformes de diffusion en français ;
- Réformer les critères d’évaluation des demandes de financement afin d’assurer une représentation équitable du français et garantir une réelle compétence linguistique dans les comités d’évaluation ;
- Financer la traduction des publications scientifiques, permettant aux chercheurs de publier en français tout en obtenant une visibilité internationale ;
- Introduire des incitatifs dans l’évaluation des chercheurs pour valoriser la publication en français. Des pays comme le Brésil et la Chine ont mis en place des politiques ambitieuses pour protéger leur langue dans la recherche scientifique. Le Canada devrait s’en inspirer pour garantir la pérennité du français dans ses institutions académiques ;
- Renforcer la place du français dans l’enseignement universitaire et les laboratoires. La formation scientifique en français doit s’appuyer sur du contenu à jour et accessible. Sans un effort pour produire et diffuser des ressources en français, la prochaine génération de chercheurs devra se former en anglais.
Urgence d’agir
Le Canada et le Québec possèdent des infrastructures de recherche de calibre mondial et attirent des chercheurs francophones du monde entier. Ce qui manque, c’est un soutien fédéral concret.
Le 12e Rapport du Comité permanent de la science et de la recherche, dont j’ai initié l’étude, souligne les inégalités flagrantes dans le financement fédéral. Si Ottawa souhaite véritablement protéger le français, il doit aller au-delà des déclarations et mettre en place des actions tangibles.
Le gouvernement fédéral doit collaborer avec le Québec et les provinces pour développer une stratégie cohérente et ambitieuse. Les chercheurs francophones sont prêts à s’engager, mais ils attendent des mesures concrètes. Jusqu’à présent, les initiatives se sont limitées à des gestes symboliques et à des consultations sans effet réel.
Comme toujours, je continuerai à sensibiliser le monde politique à cet enjeu crucial et à œuvrer à la Chambre des communes pour défendre nos chercheuses et chercheurs qui, malgré tout, choisissent de publier et de travailler en français. Je tiens à remercier chaleureusement toutes celles et ceux qui, par leur participation active en comité, ont permis de mettre en lumière cette problématique et d’en alerter le gouvernement.
Sans une politique claire et un investissement ciblé, la disparition du français dans la recherche deviendra irréversible. Ce recul menacerait non seulement notre production scientifique, mais aussi notre culture, notre identité et notre position dans le monde du savoir. Il est encore temps d’agir, mais l’urgence est réelle.
Références
- Vincent Larivière et Jean-François Gaudreault-DesBiens, Mémoire sur la recherche et la publication scientifique en français, mémoire présenté conjointement au Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes, 24 novembre 2022, p. 3.
- Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes (2023) Un nouvel élan à la recherche et la publication scientifique en français au Canada.
- Amano T, Ramírez-Castañeda V, Berdejo-Espinola V, Borokini I, Chowdhury S, et al. (2023) The manifold costs of being a non-native English speaker in science. PLOS Biology 21(7): e3002184. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.3002184