La double périphérie : décloisonner la science canadienne par-delà la langue et le territoire

Published On: August 2026Categories: 2026 Editorial Series, Editorials, French Editorial Series Vol. 2

Author(s):

Myriam Ertz, Ph.D., PCM, CDMP

Myriam Ertz
Disclaimer: The French version of this text has been auto-translated and has not been approved by the author.

Il arrive encore qu’une équipe de recherche de Chicoutimi et une équipe de Halifax découvrent, au détour d’un congrès tenu à l’étranger, qu’elles travaillent depuis des années sur le même objet, avec des méthodes complémentaires, sans s’être jamais lues. L’anecdote circule dans tous les colloques. Elle ne devrait pas faire sourire. Elle indique que le système scientifique canadien n’a pas été conçu pour faire se rencontrer ces deux équipes, mais pour les évaluer séparément.

Le diagnostic est connu car il recouvre les silos disciplinaires, les disparités régionales, et le cloisonnement linguistique. Ce qui l’est moins, c’est que ces obstacles ne s’additionnent pas, ils se composent. Les chercheurs francophones établis hors des grands centres urbains cumulent deux désavantages qui se renforcent mutuellement, ce que l’on peut nommer une double périphérie. C’est ainsi précisément depuis cette position, celle d’une université régionale du Québec, que les leviers de décloisonnement apparaissent avec le plus de netteté.

Une asymétrie structurelle, non culturelle

La barrière linguistique n’est pas affaire de bonne volonté. L’anglais s’est imposé comme langue de l’échange scientifique international, et les chercheurs francophones s’y conforment dans la mesure où ils publient, présentent et arbitrent en anglais, au prix d’un effort supplémentaire que leurs collègues anglophones n’ont pas à consentir. La réciproque est toutefois plus rare (voir Figure 1).

Les données sont sans ambiguïté. Depuis les années 1960, les revues de langue française ne représentent qu’environ le dixième des périodiques scientifiques créés au Canada, et la proportion d’articles publiés en anglais dépasse, aujourd’hui, 90 % dans l’ensemble des domaines. Aux Instituts de recherche en santé du Canada, au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie ainsi qu’au Conseil de recherches en sciences humaines et sociales, la part des demandes de financement rédigées en français oscille entre 5 % et 10 %. Plus révélateur encore, le taux de succès des demandes déposées aux Instituts de recherche en santé du Canada atteint 38,5 % en anglais contre 29,2 % en français (Acfas, 2021). L’écart tient moins à la qualité des projets qu’à un appareil d’évaluation insuffisamment outillé pour les lire en français.

Figure 1. Une circulation asymétrique des savoirs

Il en résulte une circulation à sens unique, car la production scientifique en français, considérable en sciences sociales, en santé, en éducation, en droit et en gestion, demeure largement invisible pour la communauté anglophone. Elle n’est ni lue, ni citée, ni intégrée aux synthèses de connaissances qui alimentent les politiques publiques. Les communautés francophones en situation minoritaire, que l’on retrouve au Nouveau-Brunswick, en Ontario, ou au Manitoba, en subissent la version la plus aiguë, puisqu’elles ne disposent même pas d’un écosystème régional susceptible d’amortir cet effacement.

La dimension territoriale obéit à la même logique puisque la capacité de recherche se concentre dans une poignée de pôles métropolitains, où se trouvent les infrastructures lourdes, les masses critiques et les occasions de réseautage informel. Les effets de cette concentration se ressentent concrètement puisque, dans les petites universités, près des deux tiers des chercheurs déclarent n’avoir accès à aucune personne assistante de recherche, contre la moitié dans les grands établissements (Acfas, 2021). Or les universités régionales produisent une connaissance située dans les territoires où les transitions se jouent concrètement, qu’il s’agisse des économies de ressources, des communautés éloignées, des infrastructures vieillissantes, des partenariats avec les Premières Nations ou des petites et moyennes entreprises qui forment le tissu économique réel du pays. Cette connaissance n’est pas une version atténuée de la science métropolitaine, mais elle en constitue une base empirique irremplaçable.

Figure 2. La double périphérie

Quatre leviers opérationnels

Pour éviter cette situation de double périphérie, les chercheurs talentueux comprennent l’importance de se situer dans la position de référence, délaissant d’autant plus les établissements combinant l’éloignement géographique et la minorité linguistique. Cette situation produit donc un cercle vicieux par lequel des pôles avantagés se renforcent encore davantage au détriment des autres. Il est difficile d’enrayer une telle dynamique et elle obéit aussi à des impératifs de performance omniprésents dans le milieu hautement compétitif dans l’enseignement post-secondaire à portée internationale. Plusieurs leviers sont ainsi proposés pour limiter les désavantages de se retrouver en double périphérie.

Traiter la traduction comme une infrastructure de recherche

La traduction et l’interprétation scientifiques sont aujourd’hui considérées comme une dépense résiduelle, absorbée par les équipes elles-mêmes ou purement et simplement abandonnées. Elles devraient constituer un poste budgétaire admissible et normé dans les programmes des trois organismes subventionnaires fédéraux. L’Acfas recommande d’ailleurs depuis 2021 la création d’un service d’aide à la recherche en français et l’offre d’interprétation simultanée au sein des comités d’évaluation. Ces propositions attendent toujours un véhicule budgétaire. Les outils de traduction automatique neuronale abaissent considérablement le coût de l’opération, mais ils ne suppriment pas l’exigence de validation terminologique par des spécialistes du domaine (Ertz, 2025). Automatiser sans supervision experte produirait un français approximatif et consacrerait l’anglais comme unique langue pivot.

Faire du maillage une condition d’admissibilité plutôt qu’un vœu

Les appels de propositions peuvent exiger, pour certaines enveloppes, une composition d’équipe couvrant au minimum deux provinces et deux communautés linguistiques. Des résidences de recherche croisées, de quelques semaines, permettraient à des équipes de se connaître autrement que par visioconférence. Le Réseau de recherche en économie circulaire du Québec (RRECQ) du Fonds de recherche du Québec (FRQ) illustre ce qu’un réseau organisé autour d’une mission, et non d’une discipline, favorisant l’inclusion des établissements en région, parvient à agréger à l’échelle d’une province en termes de savoir, d’adhésion et d’implication. Une déclinaison pancanadienne, structurée par grands défis sociétaux (ex. santé durable, transition énergétique, numérique responsable, sécurité alimentaire), est donc une option réalisable.

Rendre visible ce que l’on souhaite voir croître

Le Canada ne mesure pas systématiquement ses taux de copublication interprovinciale et interlinguistique. Un indicateur public, diffusé annuellement et ventilé par province, par discipline et par langue de publication, fournirait aux organismes subventionnaires et aux établissements une base de référence. Corollairement, les grilles d’évaluation devraient cesser de pénaliser implicitement la publication en français et la mobilisation des connaissances auprès des milieux francophones, conformément aux principes auxquels le Canada a lui-même souscrit en matière d’évaluation de la recherche (DORA, 2013).

Commencer par la relève

Les codirections de thèse traversant la frontière linguistique, la mobilité structurée des étudiants aux cycles supérieurs et les écoles d’été bilingues constituent le levier le moins coûteux et le plus durable. Une doctorante qui a cosigné un article avec une équipe d’une autre province et d’une autre langue le refera pendant trente ans. Les habitudes de collaboration se prennent tôt ou ne se prennent pas du tout.

Figure 3. Des quatre leviers aux résultats attendus

Des ponts, non des déclarations

Un pont est une infrastructure complète qui exige des postes budgétaires, des critères d’admissibilité et des indicateurs de suivi, au-delà des énoncés d’intention. Le Canada dispose pourtant de tous les éléments requis pour ce faire puisqu’il comporte en son sein deux communautés linguistiques scientifiquement productives, un réseau universitaire réparti sur l’ensemble du territoire, des organismes subventionnaires coordonnés et une expérience éprouvée des réseaux de recherche œuvrant sur des thématiques ciblées. Ce qui fait défaut n’est ni le talent ni la volonté, mais l’ingénierie institutionnelle capable de convertir des intentions en pratiques.

L’initiative du Centre sur les politiques scientifiques canadiennes d’ouvrir une série éditoriale en français constitue déjà l’un de ces ponts. Il ne resterait plus qu’à en faire une habitude, puis une norme.

Références

Acfas. (2021). Portrait et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada : rapport sommaire. Association francophone pour le savoir. https://www.acfas.ca/sites/default/files/documents_utiles/rapport_francophonie_sommaire_final_0.pdf 

Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA). (2013). San Francisco Declaration on Research Assessment. https://sfdora.org 

Ertz, M. (2025). Intelligence artificielle et logiciels de traduction automatique des publications scientifiques : vers une meilleure visibilité du français dans la recherche? Editorials, French Editorial Series Vol. 1/Éditoriaux, Série d’éditoriaux en français Vol. 1, Magazine du CPSC. https://sciencepolicy.ca/fr/posts/category/editorials/2024-canadas-innovation-strategy/  

Fonds de recherche du Québec. (2023). Soutien du scientifique en chef du Québec au Centre sur les politiques scientifiques canadiennes. Gouvernement du Québec.

Mots-clés : Collaboration scientifique pancanadienne ; francophonie scientifique ; disparités régionales ; interdisciplinarité ; politique scientifique ; mobilité de la recherche

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Myriam Ertz, Ph.D., PCM, CDMP

Myriam Ertz, Ph.D., PCM, CDMP, professeure titulaire de marketing, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), directrice du Laboratoire de recherche sur les nouvelles formes de consommation (LaboNFC), titulaire de la Chaire de recherche du Canada (niveau 2) en technologie, durabilité et société, coresponsable de l'axe 1 « gestion du changement et de la transition », Réseau de recherche en économie circulaire du Québec (RRECQ), et membre du Collège de nouveaux chercheurs et créateurs en art et en science de la Société royale du Canada (SRC).