Au-delà des silos: la gestion des données comme levier de collaboration scientifique sur les océans au Canada

Published On: August 2026Categories: 2026 Editorial Series, Editorials, French Editorial Series Vol. 2

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Juliette Ganne

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Disclaimer: The French version of this text has been auto-translated and has not been approved by the author.

Au Canada, les discussions sur la collaboration scientifique mettent souvent l’accent sur les consortiums internationaux, les partenariats entre des acteurs privés et universitaires, ou encore les innovations. Pourtant, l’un des principaux obstacles à la collaboration demeure moins visible : la fragmentation des pratiques de gestion des données entre disciplines, régions et communautés linguistiques.

Les sciences de l’océan illustrent avec justesse cette réalité. Les enjeux maritimes contemporains tels que l’érosion côtière, les changements climatiques, la gouvernance des territoires marins, l’aménagement du littoral, la biodiversité, le transport maritime ou l’exploitation des ressources, nécessitent des collaborations entre une grande diversité de disciplines scientifiques (océanographie, géographie, urbanisme, ingénierie, sociologie, histoire, archéologie, politiques publiques ou encore sciences des données). Ces problématiques dépassent largement les frontières disciplinaires traditionnelles.

Toutefois, rendre les données réellement accessibles et utilisables entre ces différents domaines demeure un défi majeur.

Les chercheuses et chercheurs travaillant sur les questions en lien avec l’océan produisent des résultats de recherche divers et de plus en plus complexes: données tabulaires, images satellitaires, données géospatiales, modélisations environnementales, entretiens, notes ethnographiques, archives numériques, corpus issus des médias sociaux ou encore données mixtes. Ayant une valeur scientifique considérable prise individuellement, ces matériaux demeurent souvent dispersés entre équipes de recherche, universités ou organismes. En revanche, lorsqu’ils sont mis en relation, croisés et rendus interopérables, leur potentiel devient encore plus grand et décisif. Ensemble, ils peuvent devenir un véritable levier de transformation des écosystèmes et des sociétés. 

Pour illustrer ce potentiel, pensons aux données contenues dans les journaux de bord des expéditions maritimes du XVIIIe siècle. Ces documents sont souvent exploités par les historiens et les archéologues qui s’intéressent à la vie à bord des navires, aux pratiques de navigation ou aux échanges commerciaux de l’époque. Ces mêmes archives renferment également une multitude d’informations environnementales, températures, conditions météorologiques, régimes de vents ou état des glaces, qui peuvent être mobilisées par les équipes de recherche en sciences de l’environnement. Une fois structurées et rendues accessibles, ces données constituent de précieux points de référence pour mieux comprendre l’état du climat avant l’ère industrielle. Cet exemple démontre que la valeur d’une donnée dépasse souvent le cadre de la discipline qui l’a produite ou qui l’utilise initialement, et que son potentiel se révèle pleinement lorsqu’elle peut être réinterprétée et mobilisée par d’autres communautés de recherche. 

Avec les initiatives nationales en science ouverte (espace de données, Alliance de recherche numérique du Canada) et les investissements récents dans la recherche collaborative sur les océans (Transforming Climate Action, Fonds Apogée), le Canada dispose aujourd’hui d’une occasion importante de créer des ponts entre les communautés scientifiques en participant aux discussions internationales sur la manière dont les données de recherche sont organisées, documentées et partagées entre secteurs et régions. Cela implique des collaborations non seulement entre institutions francophones et anglophones, mais aussi entre disciplines qui conçoivent parfois très différemment ce que signifie le terme « données ».

Depuis plusieurs décennies, les sciences naturelles marines ont développé des infrastructures, des standards et des procédures largement reconnus à l’échelle internationale pour le partage de leurs jeux de données. Les disciplines en sciences sociales et humaines ont beaucoup à apprendre de ces modèles de standardisation et possibilités de réutilisation. À l’inverse, les sciences naturelles se retrouvent aujourd’hui confrontées à des enjeux pour lesquels les  sciences sociales et humaines possèdent une expertise reconnue : gouvernance des données, prise en compte des données sensibles, relations avec les communautés, consentement, savoirs locaux et autochtones, ou encore contextualisation des données produites.

Les données, incluant celles sur les océans et sur les communautés qui y habitent, ne sont jamais neutres. Elles s’inscrivent dans des contextes sociaux, politiques, économiques et territoriaux spécifiques. Cette réalité devient particulièrement importante dans un contexte où les discussions sur l’intelligence artificielle, la science ouverte et le partage massif des données tendent parfois à présenter les données comme des objets purement techniques et universels.

Faire tomber les silos disciplinaires exige de reconnaître que chaque communauté scientifique détient une partie des solutions nécessaires à une gestion responsable, efficace et inclusive des données de recherche. Les différentes disciplines contribuent, chacune à leur manière, à renforcer la qualité, la gouvernance, l’interopérabilité et l’utilisation responsable des données, tout en veillant au respect des contextes sociaux, culturels et territoriaux dans lesquels elles sont produites. 

La collaboration scientifique doit reposer sur une logique de réciprocité, de dialogue, et de complémentarité.

Construire un écosystème scientifique canadien plus connecté implique d’investir non seulement dans les infrastructures technologiques, mais également dans la formation, les ressources bilingues, les standards communs et les communautés de pratique permettant de relier les chercheurs et chercheuses au-delà des frontières disciplinaires et provinciales.

L’avenir scientifique du Canada dépendra non seulement de notre capacité à produire davantage de recherche, mais aussi de notre capacité à mieux faire circuler les connaissances entre disciplines, régions et communautés linguistiques. Dans un pays intrinsèquement maritime comme le Canada, les données de recherche ne constituent pas uniquement une ressource technique: elles représentent un élément fondateur de notre vivre-ensemble. 

Si le Canada souhaite bâtir un écosystème scientifique plus connecté, inclusif et capable de répondre aux défis océaniques du XXIe siècle, alors les approches collaboratives de gestion et de partage des données doivent pleinement faire partie de la conversation.

Références 

Akers, Katherine G., et Jennifer Doty. 2013. « Disciplinary Differences in Faculty Research Data Management Practices and Perspectives ». International Journal of Digital Curation 8 (2): 5‑26. https://doi.org/10.2218/ijdc.v8i2.263.

Bingham, Andrea J. 2023. « From Data Management to Actionable Findings: A Five-Phase Process of Qualitative Data Analysis ». International Journal of Qualitative Methods 22 (octobre): 16094069231183620. https://doi.org/10.1177/16094069231183620.

Higgins, Stefan, Lisa Goddard, et Shahira Khair. 2024. « Research Data Management in the Humanities: Challenges and Opportunities in the Canadian Context ». Digital Studies / Le Champ Numérique 14 (1). https://doi.org/10.16995/dscn.9956.

Ortenzi, Kate M., Veronica L. Flowers, Carla Pamak, Michelle Saunders, Jörn O. Schmidt, et Megan Bailey. 2025. « Good Data Relations Key to Indigenous Research Sovereignty: A Case Study from Nunatsiavut ». Ambio 54 (2): 256‑69. https://doi.org/10.1007/s13280-024-02077-6.

Weidmann, Nils B. 2023. Data Management for Social Scientists: From Files to Databases. 1re éd. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/9781108990424.

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