Le vrai défi de la stratégie industrielle de défense du Canada : convertir les capacités duales en puissance industrielle

Author(s):

Daniel Robson

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La nouvelle Stratégie industrielle de défense du Canada marque un tournant réel. Ottawa ne parle plus seulement d’achats, de délais ou de contrats, mais de souveraineté, d’innovation et de capacité industrielle. L’ambition est claire : accroître la R-D liée à la défense, renforcer la place des entreprises canadiennes et structurer l’ensemble autour de la logique BUILD–PARTNER–BUY.

Le Canada dispose déjà d’une base aérospatiale et de défense solide. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il a enfin une vision, mais s’il va assez loin dans la manière de penser la transformation concrète de cette base en puissance industrielle de défense.

C’est là que le débat canadien reste incomplet. Depuis la publication de la stratégie, l’attention s’est surtout portée sur les budgets, les marchés, la rapidité des approvisionnements et la compétitivité des entreprises. Tout cela compte. Mais une stratégie industrielle de défense ne se mesure pas seulement à l’ampleur des investissements qu’elle mobilise. Elle se juge aussi à sa capacité à organiser une trajectoire : faire passer des capacités technologiques à usages duals vers une base de défense plus cohérente, plus intégrée et plus durable.

C’est précisément cette question de conversion industrielle qui mérite d’être davantage au cœur du débat. Elle est pourtant directement liée à ce que demande l’appel du Canadian Science Policy Centre: comment faire en sorte que le financement de la défense renforce durablement la recherche, l’innovation et la capacité technologique du pays.

Une telle conversion ne relève pas d’un slogan. Elle suppose un enchaînement concret : un cadre juridique stable, des espaces industriels adaptés, des partenariats technologiques dotés d’un contenu réel, une montée en gamme des fournisseurs locaux et, au bout du processus, des capacités de production qui ne restent pas théoriques.

Sans cette architecture, un État peut investir davantage sans transformer réellement son effort de R-D en base industrielle de défense. Il peut financer l’innovation sans produire les effets d’ancrage, de diffusion et de souveraineté industrielle qu’il recherche. Pour le Canada, c’est un enjeu central : si la stratégie veut renforcer l’écosystème national d’innovation, elle doit mieux relier recherche, industrialisation, fournisseurs et production.

C’est dans cet angle précis que certaines trajectoires étrangères prennent tout leur intérêt analytique. Elles permettent de rendre plus visibles les mécanismes concrets de cette conversion industrielle. Le Maroc s’impose ici comme un cas particulièrement éclairant, en ce qu’il donne à voir, sur une séquence récente, l’articulation entre cadre juridique, structuration institutionnelle, base industrielle duale, partenariats technologiques et montée en capacité de défense.

Cette séquence commence par le droit. En 2020, le Maroc a adopté la loi 10.20 relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, aux armes et aux munitions. En 2021, un décret d’application est venu préciser la gouvernance, les autorisations et le contrôle du secteur. En 2024, le pays a créé des zones d’accélération industrielle de défense, puis approuvé en 2025 la concession de leur aménagement et de leur gestion à une structure dédiée. Ce point est essentiel: une politique industrielle de défense commence à prendre corps lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre juridique, territorial et institutionnel cohérent.

Le second élément tient à l’adossement à une base duale déjà existante. Le ministère marocain de l’Industrie présente l’écosystème aéronautique national comme un secteur de plus de 147 entreprises, plus de 20 000 emplois et environ 40 % d’intégration locale. C’est sur ce socle que vient désormais se greffer une ambition plus directement liée à la défense. Cette logique est importante pour le Canada. Une base industrielle de défense crédible ne surgit presque jamais d’un secteur entièrement nouveau. Elle s’appuie plutôt sur des capacités déjà présentes dans l’ingénierie, la fabrication et les chaînes de valeur, puis les réoriente progressivement vers des finalités plus directement liées à la souveraineté et à la capacité stratégique.

Le troisième élément concerne les partenariats. Leur intérêt ne réside pas dans la rhétorique générale de la coopération, mais dans leur contenu technologique et industriel. L’implantation de Pratt & Whitney Canada, à travers sa filiale Pratt & Whitney Morocco, illustre cette logique: production de pièces usinées pour moteurs d’avion, intégration à une chaîne d’approvisionnement existante, recrutement local et articulation avec l’écosystème de formation.

Plus récemment, l’ouverture d’une usine de Tata Advanced Systems destinée à produire des véhicules blindés WhAP 8×8 avec un taux d’intégration locale initial de 35 % et un objectif de 50 % a donné une traduction plus concrète à cette trajectoire. Ce qui importe ici, c’est la logique d’ensemble : droit, zones dédiées, partenariats technologiques, fournisseurs, production.

La hausse des crédits ne suffit pas à produire, à elle seule, des effets durables en matière de défense industrielle. Si Ottawa veut que l’augmentation de la R-D de défense renforce réellement l’écosystème canadien d’innovation, il devra penser plus explicitement les mécanismes qui transforment la recherche en capacité industrielle soutenable.

Cela implique de mieux relier la politique de défense à la géographie industrielle, aux infrastructures spécialisées, aux réseaux de fournisseurs et aux partenariats capables de produire un contenu technologique local, et pas seulement un accès à des marchés ou à des plateformes existantes. Cela implique aussi d’interpréter la catégorie PARTNER comme un levier de structuration industrielle et de renforcement de la capacité de recherche.

Au fond, le succès de la stratégie canadienne dépendra moins de l’ampleur des montants engagés que de la qualité des trajectoires qu’elle saura organiser. Financer davantage est nécessaire. Mais cela ne suffira pas si le débat canadien ne s’intéresse pas plus clairement à la conversion des capacités duales en base de défense structurée. C’est sur ce point que certaines trajectoires récentes, y compris celle du Maroc, apportent un éclairage utile : une stratégie industrielle de défense ne produit des effets durables que lorsqu’elle relie, dans le temps long, le droit, la R-D, les partenariats technologiques, les fournisseurs locaux et la production.

Note sur l’utilisation de l’IA :

L’outil ChatGPT a été utilisé de manière limitée pour appuyer la recherche documentaire, vérifier certaines informations et contrôler des détails factuels. L’analyse, la rédaction, le choix des sources et la version finale relèvent entièrement de l’auteur.

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Daniel Robson

Journaliste indépendant