L’égalité réelle des langues officielles : un angle mort de L’IA pour tous

Published On: September 2026Categories: 2026 Editorial Series, Canada's New AI Strategy, Editorials

Author(s):

Martin Normand

Louka Morin-Tremblay

Christiane Saad

L’intelligence artificielle (IA) transforme en profondeur les rapports sociaux, les activités de recherche et l’économie. Toutes et tous doivent prendre part à cette évolution technologique et, à ce titre, les établissements postsecondaires en contexte francophone minoritaire jouent un rôle stratégique dans le développement d’un écosystème numérique inclusif, bilingue et découvrable. 

Pourtant, dans le discours public sur l’IA au Canada, peu de choses sont dites sur la portée de l’égalité réelle des deux langues officielles, principe au cœur de la Loi sur les langues officielles (LLO). Qui plus est, la stratégie L’IA pour tous ne prévoit que de viser un rendement équivalent des outils d’IA dans les deux langues officielles, ce qui nous apparaît insuffisant pour respecter l’esprit de la LLO.

En soi, la LLO encourage l’application d’une lentille linguistique pour concevoir des mesures positives lesquelles visent une adoption équitable de l’IA par les communautés francophones en situation minoritaire (CFSM). Ces mesures doivent tenir compte des réalités des CFSM. Elles permettraient alors à la stratégie de capter et valoriser les contextes culturels francophones, de maximiser l’adoption de l’IA, et de veiller à ce que les retombées soient concrètes pour l’ensemble de la population canadienne. 

Pourquoi une lentille linguistique doit-elle être appliquée dans la mise en œuvre de L’IA pour tous? Nous insistons sur trois raisons. 

1. La participation et la consultation équitables des CFSM 

Le français n’est pas une simple langue de traduction, et l’adoption de l’IA au Canada ne devrait ni reléguer la langue française ni les perspectives francophones au second plan. À l’heure actuelle, l’anglais prédomine dans le développement de technologies. Ainsi, lorsque la stratégie mentionne le rendement équivalent des outils dans les deux langues, il est plutôt question du rendement équivalent en français des outils développés en anglais.

Cependant, l’égalité réelle des deux langues officielles appelle plutôt au développement équivalent des outils en français et en anglais. La conception des outils d’IA et la formation à leur utilisation devrait se faire en favorisant une participation et une consultation équitables des CFSM, ce qui constitue une pierre d’assise de la LLO. Les CFSM doivent pouvoir présenter leurs réalités locales en matière de besoins en infrastructures, en données et en formation pour veiller à une adoption adéquate et équivalente de l’IA dans le continuum éducatif et sur le marché de l’emploi francophone. 

Favoriser une participation et une consultation équitables permettrait aussi de relever les biais linguistiques liés aux données, aux corpus, aux algorithmes et à leur utilisation. La combinaison de ces éléments tend à exacerber les inégalités socioéconomiques. La traduction du rendu ne suffit pas pour régler des enjeux épistémiques, mais reproduit plutôt les inégalités existantes. La sensibilisation et la formation aux biais linguistiques sont cruciales pour la conception de modèles fiables et de qualité qui sont au service des CFSM. 

Pour y parvenir, toute mesure découlant de la stratégie fédérale sur l’IA devrait intégrer les principes clés de la LLO, de sa conception à son évaluation, de façon à assurer le développement de modèles adaptés aux réalités des CFSM. À ce titre, les établissements postsecondaires en contexte francophone minoritaire sont des partenaires précieux dans le déploiement de la stratégie fédérale sur l’IA. 

2. L’appui à la recherche et au développement des compétences en français 

Le récent rapport du Groupe consultatif externe sur la création et la diffusion d’information scientifique en français met en évidence les défis normatifs, financiers et organisationnels associés à la recherche en français au Canada. Ces défis se manifestent dans toutes les disciplines des savoirs, y compris dans le développement de l’IA.  

Afin d’assurer la participation active des CFSM à la stratégie, le gouvernement fédéral doit viser une répartition plus équitable du financement de la recherche, y compris celui dédié aux infrastructures de recherche, de manière à accroître les capacités des collèges et universités en contexte francophone minoritaire. Ces établissements collaborent directement avec la société civile, les milieux institutionnels et les entreprises pour répondre aux besoins émergents et favoriser l’accès élargi de l’IA. Aussi, la recherche fondamentale et appliquée en français permettrait le développement du vocabulaire professionnel et technique nécessaire à l’élaboration d’outils d’IA fiables et de qualité équivalente. Mais, encore faut-il que des infrastructures permettent la collecte, la gestion et l’exploitation de données sur les CFSM, lesquelles se font rares et ne sont pas systématiquement colligées.

De plus, la stratégie fédérale sur l’IA mise sur l’accès à la formation pour l’ensemble de la population. Le développement de la littératie numérique est primordial dans un environnement en transformation. Or, cette dernière s’acquiert simultanément aux compétences linguistiques. Pour rendre l’IA accessible et favoriser son adoption, de la formation adaptée aux spécificités linguistiques (intégrant une approche critique et une sensibilisation aux biais linguistiques), est essentielle. Une simple traduction de formations développées en anglais ne suffit pas pour incarner l’égalité réelle des langues officielles dans ce projet ; il faut plutôt se doter d’une approche par et pour les CFSM.

3. Le leadership du Canada dans la francophonie internationale 

Pour faire du Canada un leader mondial en matière d’IA, il est opportun qu’il se positionne comme chef de file dans la francophonie internationale. L’évolution de l’IA illustre l’importance de la collaboration mondiale pour l’élaboration de stratégies, normes et modèles d’IA inclusifs et adaptés aux réalités locales. À cet égard, le régime linguistique du Canada lui permet de se distinguer par son expertise en IA en français, laquelle pourra être diffusée et commercialisée à l’international.

En accroissant ses efforts en diplomatie scientifique, le Canada peut jouer un rôle crucial dans son positionnement, d’autant plus s’il accueille le 21e Sommet de la Francophonie en 2028. Son implication accrue mettrait de l’avant l’expertise canadienne, le rôle clé des établissements postsecondaires et la société civile en matière de recherche en IA. Or, la stratégie fédérale sur l’IA fait l’impasse sur de telles occasions. 

En somme, pour incarner l’esprit de la LLO, le gouvernement fédéral doit faire davantage que ce qui est prévu dans L’IA pour tous. L’égalité réelle des deux langues officielles doit percoler à toutes les étapes de sa mise en œuvre. Il s’agit d’une des voies claires à emprunter pour que cette stratégie soit réellement pour toutes et tous. 

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Martin Normand

Association des collèges et universités de la francophonie canadienne

Président-directeur général

Louka Morin-Tremblay

Association des collèges et universités de la francophonie canadienne

Coordonnateur – analyse et recherche

Christiane Saad

Association des collèges et universités de la francophonie canadienne

Directrice – Réseau national de formation en justice