Stratégie industrielle de défense : une occasion à saisir pour transformer le continuum canadien de recherche et d’innovation

Author(s):

Sylvain Poirier

Aurélie Licois

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Disclaimer: The French version of this text has been auto-translated and has not been approved by the author.

Stratégie industrielle de défense : une occasion à saisir pour transformer le continuum canadien de recherche et d’innovation 

L’annonce d’un investissement de 900 M$ en recherche et développement dans le cadre de la Stratégie industrielle de défense du Canada constitue un moment charnière pour le pays. Au-delà de son importance budgétaire, un tel investissement représente une occasion de reconfigurer en profondeur le modèle canadien d’innovation, en corrigeant certains mécanismes et déséquilibres historiques. Elle offre surtout un levier inédit pour repositionner les collèges et leurs centres de recherche, comme des acteurs centraux de la souveraineté économique et technologique du Canada. 

Un diagnostic connu, mais insuffisamment pris en compte

Le constat est clair : le Canada accuse un retard significatif en matière de productivité et d’innovation par rapport aux autres économies avancées. Malgré une production scientifique de qualité et un système d’enseignement supérieur performant, le pays peine à traduire ses découvertes en applications concrètes et en retombées économiques tangibles.  

Ce décalage s’explique en grande partie par l’immense proportion de PME dans le paysage économique du Canada et par une fragmentation du continuum de l’innovation. D’un côté, les universités produisent des connaissances de pointe. De l’autre, les entreprises doivent composer avec des contraintes opérationnelles, financières et humaines qui limitent leur capacité à intégrer ces avancées. Entre les deux, les étapes de maturation des technologies et de « dérisquage » des innovations, fondements essentiels de la recherche appliquée, demeurent sous-financées et mal reconnues. 

C’est précisément dans cet espace critique que se situe l’intervention des collèges. Pourtant, leur rôle stratégique reste largement sous-estimé dans les politiques publiques. 

Les PME au cœur de l’équation : une force sous contrainte 

La structure industrielle du Canada repose presque entièrement sur les PME, qui représentent 99,8 % des entreprises [1]. Cette réalité confère au pays une agilité et une diversité sectorielle importantes, mais elle constitue également une contrainte majeure en matière d’innovation. 

Contrairement aux grandes entreprises, les PME traditionnelles disposent rarement de ressources dédiées à l’innovation et leur horizon de collaboration pour le développement de nouveaux produits ou procédés est beaucoup plus court. Leur priorité demeure la survie opérationnelle, la gestion des risques et l’accès aux marchés. Dans ce contexte, l’innovation n’est pas absente, mais elle est souvent graduelle, opportuniste et difficilement soutenable à grande échelle. 

Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement de générer plus d’innovation, mais de créer une culture d’innovation et de renforcer la capacité d’absorption des PME, autrement dit leur aptitude à adopter, adapter et déployer rapidement des solutions technologiques. 

Par leur proximité avec les entreprises, leur connaissance fine des réalités industrielles et leur expertise en transfert technologique, les collèges constituent un levier unique pour accélérer l’intégration de l’innovation et augmenter la productivité des entreprises. 

Les PME qui voudront se positionner dans le secteur de la défense ont besoin de collaborateurs flexibles et de politique qui accélèrent leur capacité à développer.  

Repenser la stratégie d’innovation : un continuum équilibré 

La Stratégie industrielle de défense du Canada offre une occasion unique de rééquilibrer les financements en bonifiant les activités menant à l’innovation. 

Une stratégie véritablement efficace doit désormais se concentrer sur une exécution rapide et agile de la collaboration entre les PME et les organisations de recherche appliquée. Cela implique de financer non seulement la recherche en amont, mais aussi les étapes critiques qui mènent à la mise en marché : prototypage, démonstration, validation en conditions réelles, précommercialisation. Or, ces phases essentielles pour transformer une idée en solution concrète, puis en avantage compétitif, demeurent largement sous-financées dans l’écosystème actuel.  

Les collèges sont particulièrement bien positionnés pour intervenir à ce niveau. Leur modèle d’intervention repose principalement sur ces activités souvent négligées par les programmes de financement traditionnels. En complétant le financement du continuum d’innovation et en intégrant pleinement les collèges dans sa Stratégie industrielle de défense, le Canada pourrait combler une lacune majeure de son système d’innovation. 

Structurer les écosystèmes : sortir de la logique de dispersion 

Le gouvernement du Canada dispose d’un grand nombre d’institutions, d’organisations et de programmes, mais leur coordination demeure insuffisante comme démontré par le rapport Bouchard (2023) [2]

De plus, un rapport récent de McKinsey Global Institute (2025) [3] souligne que le renforcement des liens entre grandes entreprises et PME pourrait générer des gains de productivité significatifs, notamment dans les secteurs où les grandes entreprises sont déjà performantes à l’échelle mondiale.  

Dans ce contexte, la Stratégie industrielle de défense du Canada devrait prioriser les financements d’écosystèmes intégrés. Cela inclut, mais sans s’y limiter : 

  • le développement de regroupements autour de chaînes de valeur stratégiques;  
  • la mise en place de plateformes de collaboration et de maillage;  
  • la reconnaissance et la qualification d’infrastructures collaboratives;  
  • le soutien de projets collectifs impliquant l’ensemble du continuum.  

Les collèges peuvent jouer un rôle structurant dans ces écosystèmes. En tant qu’acteurs ancrés dans leur communauté, ils sont en mesure de connecter les entreprises locales aux grandes dynamiques industrielles, tout en facilitant les interactions avec les autres institutions de recherche. 

Mesurer ce qui compte réellement 

La transformation du système d’innovation passe également par une évolution des cadres d’évaluation. Les indicateurs actuels privilégient souvent des mesures indirectes — publications, brevets, montants investis — qui ne reflètent pas toujours les retombées réelles des activités de recherche sur l’économie. 

Une approche renouvelée devrait mesurer des résultats tangibles tels que : 

  • l’amélioration de la productivité des entreprises; 
  • le ratio investissement des activités de recherche/commercialisation;  
  • la part des infrastructures de recherche utilisée pour les entreprises; 
  • la création de nouveaux produits ou services;  
  • l’accès à de nouveaux marchés;  
  • la résilience des chaînes d’approvisionnement.  

Elle devrait également reconnaître la valeur des collaborations et des dynamiques d’écosystème, plutôt que de se concentrer uniquement sur les performances individuelles des entreprises.  

La défense comme levier de transformation systémique 

L’un des apports les plus prometteurs de la Stratégie industrielle de défense du Canada réside dans son potentiel de transfert vers d’autres priorités nationales. Les enjeux de souveraineté, de résilience et de sécurité qui caractérisent le secteur de la défense se retrouvent également dans des défis majeurs tels que l’adaptation aux changements climatiques, les catastrophes naturelles, la sécurité et la souveraineté alimentaire ou la crise du logement. 

En ce sens, la stratégie peut servir de laboratoire pour expérimenter de nouvelles approches en matière d’innovation. Si le Canada parvient à démontrer sa capacité à mobiliser efficacement ses acteurs, à structurer ses écosystèmes et à accélérer la mise en marché de ses innovations dans le secteur de la défense, ces acquis pourront être transposés à d’autres priorités nationales. Les collèges continueront de jouer un rôle clé grâce à leur présence sur l’ensemble du territoire, leur accessibilité et leur capacité d’adaptation. 

Levier d’actions  

Le succès de la Stratégie industrielle de défense ne dépendra pas uniquement du niveau d’investissement consenti, mais de la capacité du Canada à mobiliser l’ensemble de son écosystème autour d’une vision cohérente et orientée vers l’action. Dans cette perspective, les collèges constituent des structures stratégiques essentielles, capables de relier la recherche à l’industrie, de soutenir les PME dans leur transformation et de renforcer la souveraineté économique du pays. Mises en réseau, ces structures deviennent un véritable levier d’actions pour le Canada. Les intégrer pleinement dans la conception et la mise en œuvre de politiques de recherche et d’innovation n’est pas une option — c’est une condition de réussite. 

Références

  1. Recherche et statistique sur la PME, Industrie, science et développement économique Canada
  2. https://ised-isde.canada.ca/site/comite-soutien-federal-recherche/fr/rapport-comite-consultatif-systeme-federal-soutien-recherche
  3. https://www.mckinsey.com/fr/~/media/mckinsey/locations/europe%20and%20middle%20east/france/our%20insights/grandes%20et%20petites%20entreprises/mckinsey%20%20companyrapportrapportaixjuillet2025.pdf

 

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Sylvain Poirier

Fédération des cégeps

Directeur adjoint de la recherche

Aurélie Licois

Réseau des CCTT

Vice-présidente recherche et innovation