Valoriser la recherche en français : un levier pour la collaboration scientifique au Canada
Author(s):
Katharine O’Brien

Disclaimer: The French version of this text has been auto-translated and has not been approved by the author.
Tout·e jeune chercheur·euse francophone au Canada connaît le compromis qui structure sa carrière. Publier en français, c’est s’adresser directement à sa communauté. Publier en anglais, c’est donner à son travail de meilleures chances d’être reconnu. Ce choix s’inscrit dans un système de citations presque entièrement anglophone. Une étude publiée en 2026, fondée sur près de 88 millions de publications et 1,48 milliard de références citées, révèle que 98,89 % de ces références renvoient à des travaux en anglais. La part des publications en français, quant à elle, est passée de 2,14 % en 1990 à seulement 1,06 % en 2023. Or, les citations pèsent lourd dans l’avancement de carrière et l’attribution des subventions.
Ce compromis individuel, répété des milliers de fois à travers le pays, produit un résultat collectif bien documenté. Vincent Larivière et Amanda Riddles, de l’Université de Montréal, ont montré qu’au Canada, la proportion d’articles publiés en anglais a fortement augmenté entre 1980 et 2019 pour atteindre 97 % en sciences sociales et 90 % en arts et humanités parmi les articles indexés dans Web of Science (une base qui, bien qu’elle indexe peu de revues diffusées par Érudit et sous-estime ainsi la place du français, n’en infirme pas la tendance), alors même que certains des objets de recherche relevant de ces domaines sont indissociables de leur contexte linguistique. Par ailleurs, en 2021, une étude de l’Acfas décrivait la recherche en français au sein des communautés francophones minoritaires comme un véritable parcours à obstacles : manque de soutien institutionnel, fardeau administratif disproportionné, difficulté à organiser des activités scientifiques en français.
Les tendances décrites plus haut découlent en partie de la manière dont l’impact de la recherche est mesuré et récompensé. Les mécanismes d’évaluation accordent une place importante aux citations, à la portée internationale et aux contributions disciplinaires, tandis que le transfert de connaissances vers les milieux et les partenaires locaux y est moins visible. La publication en anglais est essentielle à la visibilité internationale de la recherche canadienne et doit le rester. Cependant, le recours au français dans les échanges scientifiques répond à un objectif différent, mais tout aussi important : permettre aux communautés francophones de participer aux projets qui les concernent et d’en tirer parti, ce qui pourrait contribuer à étendre la portée de la recherche à l’échelle nationale. Cette asymétrie se retrouve aussi dans la circulation des travaux au Canada. En science politique, François Rocher observait dès 2007 que les politologues francophones citaient abondamment les travaux de leurs collègues anglophones, alors que l’inverse était beaucoup moins fréquent. Une étude publiée en 2024 constate encore que les chercheur·euse·s francophones sont moins cités que leurs collègues anglophones malgré une productivité généralement plus élevée.
En 2023, le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes a formulé dix-sept recommandations afin de donner un nouvel élan à la recherche et à la publication scientifique en français au Canada. Ottawa a depuis pris plusieurs mesures. Un groupe consultatif externe sur l’information scientifique en français a été créé en octobre 2024 ; en novembre 2025, 900 000 $ sur trois ans ont été accordés au Service d’aide à la recherche en français de l’Acfas ; en avril 2026, un million de dollars a été réparti entre le CRSNG, les IRSC et le CRSH afin d’appuyer la recherche en français au pays. Cette enveloppe s’inscrit dans un investissement fédéral plus large de 8,5 millions de dollars sur cinq ans. À compter de 2024, les Fonds de recherche du Québec ont pour leur part consacré dix millions de dollars sur cinq ans à un réseau destiné à soutenir la publication scientifique en français. Ces investissements répondent à des besoins réels en renforçant les services d’accompagnement et les infrastructures de publication en français. Ils ne modifient toutefois pas, à eux seuls, les critères qui déterminent la reconnaissance professionnelle et l’accès au financement. La réponse publique demeure donc incomplète tant que la mobilisation des connaissances et les collaborations avec les milieux francophones restent moins reconnues dans l’évaluation de la recherche.
Le financement doit s’accompagner d’une évolution des pratiques fédérales d’évaluation de la recherche. Le CRSNG, les IRSC et le CRSH devraient préciser, dans l’évaluation des demandes, que la mobilisation des connaissances en français (la coconstruction de projets avec les communautés, le transfert vers les partenaires locaux et industriels et la diffusion auprès des publics francophones) constitue une contribution à la recherche à part entière. Les trois organismes disposent déjà d’un cadre pour le faire. Signataires depuis 2019 de la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche, ils déploient progressivement un nouveau CV descriptif conçu pour valoriser un large éventail de contributions et réduire le recours excessif aux indicateurs quantitatifs. Cette approche devrait rendre explicitement visibles les contributions réalisées en français. Le soutien doit également s’inscrire dans la durée. Le Service d’aide à la recherche en français de l’Acfas devrait bénéficier d’un financement stable au-delà de son cycle actuel, tandis que les programmes de recherche partenariale devraient soutenir davantage d’équipes réunissant des établissements du Québec, des établissements francophones ou bilingues ailleurs au Canada et des partenaires non universitaires.
Le Canada n’a pas à choisir entre la visibilité internationale de sa recherche et sa capacité à servir les milieux francophones. En associant un soutien durable à la recherche en français à une reconnaissance explicite de la mobilisation des connaissances et des partenariats menés dans cette langue, le Canada pourrait préserver la reconnaissance à l’étranger de sa recherche tout en renforçant sa pertinence à l’échelle nationale. Cette piste n’est, après tout, pas inédite : le Groupe consultatif externe recommande lui-même de valoriser la mobilisation des connaissances en français dans l’évaluation des demandes de subvention. La refonte en cours du CV des trois organismes rappelle que ces critères peuvent évoluer. La question est donc de savoir ce que le Canada choisira de reconnaître et, pour la génération qui fait aujourd’hui ses premiers pas dans le monde de la recherche, si publier en français restera un compromis ou deviendra un choix.
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